Centre National de Gérontologie de Ouidah : 650 millions Fcfa abandonnés aux herbes et aux reptiles

Initié en 2002 par la section Afrique de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le projet de Réhabilitation et de transformation de l’ancien hôpital de Ouidah en Centre National de gérontologie douze (12) ans après le lancement des travaux en 2006 peine à prendre fin. Pour ce projet portant sur un montant global de 958.845.750 Fcfa, dont 649.289.019 Fcfa ont déjà été décaissés par le budget national, ni les grognes quasi quotidiennes des populations, ni l’état de délabrement des bâtiments inachevés et abandonnés aux hautes herbes et aux reptiles ne semblent véritablement préoccuper les autorités en charge du projet aujourd’hui à l’arrêt.

Sur le site de l’ancienne ambulance de Ouidah retenu depuis 2003 par le ministre de la santé d’alors, Céline Seignon Kandissounon pour abriter le Centre, plusieurs lots de bâtiments érigés suivant une architecture et une occupation spatiale bien définies mais pour la plupart inachevés, sont abandonnés aux hautes herbes. Selon les témoignages du gardien, c’est un combat de tous les jours qu’il faut mener pour empêcher que la broussaille ne prenne possession de tout le domaine qui se révèle aujourd’hui infesté de reptiles à la recherche des rongeurs qui ont érigé leurs gites dans les canalisations à l’abandon des anciens bâtiments non réfectionnés de l’ancien hôpital de Ouidah.

Jetée dans un coin à côté des anciennes salles d’hospitalisation en face de la porte d’entrée du domaine se trouve une enseigne lumineuse. On peut y lire l’inscription suivante : « République du Bénin – Centre National de Gérontologie de Ouidah – BP 514 – Ouidah -Tel 34 10 94.
Le numéro de téléphone 34 10 94 indique que cette enseigne lumineuse a été réalisée avant le passage de la numérotation de six (6) à huit (8) chiffres au Bénin. Soit il y a plus de dix (10) ans. Face à cette situation, plusieurs constats et inquiétudes viennent à l’esprit. Pourquoi un projet qui selon nos investigations devraient être bouclé en deux (2) ans et demi au plus, est loin d’être achevé 12 ans plus tard ? Quels sont les problèmes qui ont plombé sa réalisation dans les délais ? L’Etat béninois qui a conduit le projet a-t-il tout mis en œuvre pour sa réalisation diligente ? Quelles devraient être les sources de financements ? Lesdits financements ont-ils été bouclés avant le démarrage du projet ? Les entreprises contractantes ont-elles véritablement joué leur partition ? Ces interrogations nous ont conduit à faire des investigations et à rencontrer certaines personnalités dont l’éclairage nous a permis de comprendre qu’au départ le projet de Réhabilitation et de transformation de l’hopital de Ouidah en Centre National de Gérontologie a été un projet mal ficelé, initié sous le régime de Mathieu Kérékou et démarré sous le régime du président Boni Yayi sans que toutes les dispositions utiles devant favoriser sa réalisation diligente n’aient été prises.

L’Historique du projet

Des documents et informations que nous avons pu réunir, il ressort que c’est au cours de sa réunion annuelle tenue en septembre 2002 à son siège à Brazzaville au Congo que le comité régional Afrique de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ayant fait un (1) an plus tôt le constat que sur tous les autres continents se trouvent des hôpitaux pour personnes âgées appelés « Hospice » a alors décidé de faire une expérience dans deux pays africains: un (1) au Nord du Sahara et un au Sud du Sahara. Ainsi, la Tunisie (pour les pays de l’Afrique du Nord) et le Bénin (pour les pays au sud du Sahara) ont été désignés.
Avant de démarrer l’expérience la Tunisie a commandité une étude socio-anthropologique préalable. Cette étude préalable a révélé que l’approche des centres nationaux de gérontologie n’est pas conforme à la culture tunisienne. En d’autres termes, si on implantait un centre national de gérontologie en Tunisie le taux de fréquentation serait très faible. Face à ce constat, la Tunisie a envoyé le rapport de l’Etude au bureau régional Afrique de l’OMS et a arrêté le processus. Mais le Bénin sans adopter une telle approche scientifique s’est lancé tête baissée dans le processus de réalisation du projet. C’est donc fort de cette décision prise par le Bénin que l’hôpital du Fort Français de Ouidah a été identifié par le gouvernement du général Mathieu Kérékou pour abriter l’infrastructure. Dans cette dynamique et sous ordre de Mme Céline Seignon Kandissounon, ministre de la Santé à l’époque, tout le personnel travaillant au sein de l’hôpital du Fort Français de Ouidah a été délogé en août 2003 pour être redéployé vers l’hôpital de zone Ouidah-Tori-Kpomassè (OTK) qui venait d’être construit.

Un long chemin de croix

Ces informations ne seront pas démentis par le Dr Gratien Aguessy, notable de Ouidah et ancien Directeur de l’hôpital de zone Ouidah-Tori-Kpomassè. A l’en croire, c’est ainsi qu’a commencé le long chemin de croix relatif au projet de Réhabilitation et de transformation de l’hôpital de Ouidah en Centre National de Gérontologie. Dans la foulée de cette décision d’installer le Centre National de Gérontologie dans l’enceinte de l’ancien hôpital de Ouidah, un comité technique de pilotage a été mis en place par le Gouvernement béninois par l’entremise du Ministère de la Santé publique a poursuivi le Dr Gratien Aguessy. Ce comité était présidé à l’époque par le professeur René Gualbert Ayi. Ledit ce comité avait pour mission de réfléchir sur tous les aspects relatifs à l’implantation du Centre National de Gérontologie de Ouidah.

Les travaux lancés sans aucune base juridique pour le Centre

De nos investigations auprès des certaines autorités proches du projet mais qui ont requis l’anonymat, il ressort que depuis que le Bénin a pris l’initiative d’abriter le Centre National de Gérontologie de Ouidah jusqu’au démarrage des travaux; le décret portant Attribution, Organisation et Fonctionnement (AOF) dudit centre n’a jamais été pris par le gouvernement. Même si le plan architectural de l’infrastructure a été élaboré par un cabinet recruté par le comité de pilotage qui l’a validé. Seulement, le gouvernement du président Mathieu Kérékou n’a pas pu lancer les travaux avant son départ en avril 2006. C’est donc sur la base de ce plan architectural élaboré par le comité de pilotage dirigé à l’époque par le professeur Gualbert Ayi que les entreprises avec qui le nouveau gouvernement a signé le 30 octobre 2006 trois (3) contrats de prestation de services ont démarré les travaux. Il s’agit des entreprises GMT et S.AG AGUYA. Ceci, pour la première phase du projet. (Voir tableau en annexe)

C’est dire que c’est dans ce clair-sombre juridico-administratif que les travaux ont été lancés par l’Etat en octobre 2006. Sur les deux (2) entreprises GMT et S.AG AGUYA qui ont été sélectionnées pour exécuter les travaux divisés en trois (3) lots de cette 1ère phase du projet, l’entreprise Groupe Maisons et Travaux (GMT), avait à charge la réfection (lot 1) et l’équipement (lot 2) du bâtiment devant abriter l’unité de kinésithérapie. GMT a bénéficié de la signature d’un contrat de marché CM N°263/MDEF/MSP/DNMP/SP du 30 octobre 2006 pour le lot 1 et d’un contrat CM N°262/MDEF/MSP/DNMP/SP du 30 octobre 2006 pour le lot 2. Quant à S.AG AGUYA, cette entreprise qui a bénéficié de la signature d’un contrat de marché CM N°261/MDEF/MSP/DNMP/SP du 30 octobre 2006, elle avait à charge la réalisation du système de canalisation du Centre et le pavage de la cour. Le coût global de cette 1ère phase du projet est de 407.030.798 Fcfa.
Cette première phase du projet sera suivie du lancement deux (2) ans plus tard de la seconde phase. Les entreprises ETORAY-BTP et JUBIT- BTP ont été sélectionnées. Le 16 octobre 2008, l’entreprise ETORAY-BTP va signer avec l’Etat béninois le contrat de marché CM/N°1041/MEF/MS/DNMP/SP. Ce contrat d’un montant de 247.609.693 Fcfa qui porte sur une durée de huit (8) mois a pour objet la construction des hospitalisations 4 et 5, la cuisine pour l’hôpital et accompagnants, la guérite, le local MT-B, et le local devant abriter le groupe électrogène de l’hôpital. (Voir doc en annexe).
Le 07 novembre 2008 l’entreprise JUBIT BTP va également signer avec l’Etat béninois le contrat de marché CM/N°1137/MEF/MS/DNMP/SP. Ce contrat d’un montant de 299.205.259 Fcfa qui porte également sur une durée de huit (8) mois a pour objet la construction d’un bloc administratif, d’un parking ouvert, d’un bloc psycho-social et de rééducation fonctionnelle et de l’unité de maintenance (lot 4).

Une évolution des travaux en dents de scie

Les enquêtes sur le terrain et les échanges avec certaines personnalités ont permis de nous rendre compte que plusieurs problèmes ont ralenti voire bloqué les travaux de construction du Centre National de Gérontologie de Ouidah. Il s’agit entre autres de l’inexistence d’une base juridique fondant l’existence du Centre, la non prévision par le gouvernement en 2006 au début des travaux des moyens financiers conséquents pour payer les entrepreneurs à qui il a été demandé de démarrer les travaux sur fonds propres. La non prévision des équipements devant servir dans le Centre. A tout ceci, il faut ajouter la non formalisation des liens hiérarchiques entre le Centre et les autres hôpitaux pour l’établissement d’une base saine de collaboration. Il faut dire que la construction du Centre National de Gérontologie de Ouidah a connu une évolution en dents de scie qui fait dire à tout citoyen lamda et particulièrement aux populations de Ouidah que rien n’a bougé véritablement. Surtout au regard des bâtiments inachevés et non équipés; l’enceinte du Centre envahie par les hautes herbes et infestée de reptiles de toutes sortes. D’où les grognes incessantes des populations jusqu’à ce jour sur les radios locales.

Le gouvernement pointé du doigt par les entrepreneurs

Les échanges que nous avons eus avec les responsables des entreprises Maisons et Travaux, ETORAY-BTP et JUBIT-BTP ont révélé que si les travaux ont trainé en longueur au niveau de ces entreprises ou ont même été totalement abandonnés, c’est du fait du gouvernement béninois qui n’a jamais respecté les délais de paiement des acomptes dus à ces entreprises. C’est le cas de S.AG AGUYA qui, après cessation des travaux n’a jamais repris et dont le contrat a finalement été résilié le 28 septembre 2015.
L’entreprise Groupe Maisons et Travaux, qui a été retenue pour les lots 1 et 2 (réfection et équipement du bâtiment devant abriter l’unité de kinésithérapie), a, selon son chef service technique, fini les travaux qui ont été provisoirement réceptionnés le 02 mars 2009. Soit depuis neuf (9) ans. Mais, il a fallu plusieurs sommations par voie d’huissier notamment en 2007 avant que par à-coup l’Etat ne consente à solder les acomptes relatifs travaux réalisés.
Mais le constat aujourd’hui sur le terrain est que neuf (9) ans après leur réception provisoire, ces bâtiments réfectionnés par GMT tombent déjà en ruine et nécessitent encore de grands travaux avant toute utilisation efficiente. De même, aucune des entreprises ayant bénéficié des gros œuvres n’a jusqu’à ce jour fini ses travaux et livré les bâtiments. Notamment JUBIT-BTP qui a eu le lot 4 et ETORAY-BTP qui a eu le lot 5 (voir en annexe les taux d’exécution physique réalisés par chaque entreprise).

Un manque évident de vision managériale dans la gestion du projet

L’autre problème qui se pose aujourd’hui par rapport à ce projet est que même si l’Etat mettait les moyens pour que les travaux puissent être achevés, la question du personnel qualifié devant y servir va se poser avec acuité. En effet, le comité de pilotage dirigé par le professeur Gualbert Ayi avait également identifié des formations pointues pour le personnel devant dispenser les soins dans ledit centre. Ainsi, pour ce qui est de cet aspect lié à la qualité des soins, force a été de constater que sur les formations identifiées, depuis 15 ans, une seule a été réalisée. Le personnel devant servir dans ledit hôpital n’a pas été identifié de façon formelle pour être mis à disposition le moment venu. Même si au cours de l’année 2016, soit 13 ans après le démarrage du projet, un directeur du centre en la personne du Dr Sossa avait été nommé par le ministre de la Santé Togbé. Ce dernier a pris service mais n’a jamais eu les moyens pour travailler avant d’être à nouveau affecté à un autre poste. C’est après le départ du Dr Sossa du centre qu’une subvention de 30 millions avait été mise à la disposition de l’établissement sanitaire pour son fonctionnement. Ces fonds n’ayant pas été utilisés ont été retournés au MSP.

Autorités municipales et notables s’en mêlent

Il faut dire que la situation de blocage de la construction du Centre National de Gérontologie de Ouidah et les grognes incessantes des populations ont obligé le maire Célestine Adjanohoun et plusieurs sages et notables de la ville à effectuer il y a environ quatre (4) mois une visite sur le site. A en croire Mito Talon contacté au téléphone, cette délégation est allée constater de visu la situation réelle du Centre afin de jouer sa partition pour son achèvement et sa mise en service.

La part de vérité du coordonnateur Roland Lalayè

¬Au ministère de la santé où nous avons rencontré Dr Roland Lalayè, coordonnateur du projet en présence de la Directrice adjointe de la programmation et de la prospective, impossible de mettre la main sur une copie de l’AOF portant création du Centre. Ceci, en dépit de nos demandes incessantes. Mieux, les échanges que nous avons eus avec ces deux (2) responsables du ministère de la Santé ont permis de confirmer que le premier responsable de la situation ainsi créée sur le projet de Réhabilitation et de transformation du centre national est l’Etat béninois à travers les gouvernements successifs des présidents Mathieu Kérékou et Boni Yayi. Ces derniers n’ont jamais pu prévoir les fonds nécessaires à la réalisation diligente de l’infrastructure. Ainsi, d’année en année, c’est toujours avec un grand retard que les entrepreneurs ont été payés ce qui a de tout temps ralenti les travaux et conduit à la situation actuelle. A en croire les responsables du Msp, les crises financières successives et les réductions des budgets alloués annuellement à ce département ministériel ont plombé la bonne évolution du projet pour lequel tous les délais d’exécution sont dépassés depuis bientôt près de dix (10) ans alors que la somme de six cent quarante-neuf millions deux cent quatre-vingt-neuf mille dix-neuf (649.289.019) Fcfa a déjà été injectée sans qu’il n’y ait aucune une fin heureuse. Mieux, il est à craindre que la reprise des travaux induise de nouveaux coûts que devra supporter l’Etat béninois.
Face à cette situation, il serait souhaitable que le gouvernement de la Rupture à travers l’actuel ministre de la Santé Alassane Séidou se saisisse du dossier afin que le projet de réhabilitation et de transformation de l’ancien hôpital de Ouidah en Centre National de Gérontologie ne soit un autre éléphant blanc à l’image du nouveau siège de l’Assemblée nationale qui fait couler tant d’encre et de salive ces derniers jours.

Réalisation : Crépin BOSSOU avec le soutien de Social Watch Bénin à travers le Projet « Les citoyens dans les marchés publics au Bénin »

SYNTHESE GERONTOLOGIE OUIDAH

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

fr_FRFrench
fr_FRFrench